La machine imprime de l’argent
En 2024, les producteurs canadiens de pétrole et de gaz ont inscrit 217,8 milliards de dollars de revenus dans leurs livres. Les sables bitumineux ont produit environ 3,5 millions de barils par jour. Les ressources naturelles représentaient 53 % des exportations canadiennes de marchandises.
La taille est indiscutable. La répartition l’est beaucoup moins. Qui reçoit le flux de trésorerie? Qui garde le pouvoir de décision? Qui hérite du risque lorsque le prix chute, que la société restructure ses actifs ou que la mine ferme?
Le Canada ne manque pas de ressources. Il manque de contrats qui transforment une richesse temporaire en pouvoir durable.
Suivez le dollar de 2024
Les comptes publiés par Statistique Canada permettent de voir l’ordre de grandeur. Sur 217,8 milliards de dollars de revenus, les producteurs ont déclaré 61,4 milliards de coûts d’exploitation, 25,1 milliards de redevances et paiements semblables, 7,9 milliards de salaires directs, 7,7 milliards d’impôts fédéral et provinciaux exigibles sur le revenu, et 25,6 milliards de bénéfice net.
Lisez ces chiffres comme des lignes distinctes du grand livre, pas comme les parts d’un gâteau. Le bénéfice net est calculé après plusieurs charges; les salaires des entrepreneurs et les achats aux fournisseurs se trouvent ailleurs; les impôts différés ne sont pas de l’argent encaissé cette année. Le bénéfice net peut être réinvesti, conservé ou distribué. Le grand livre expose tout de même la question essentielle : quand une industrie vaut des milliards, qui en bénéficie?
L’Alberta a reçu 21,8 milliards de dollars de redevances pétrolières et gazières en 2024. C’est une contribution publique énorme — et une source de volatilité tout aussi énorme. Une province qui finance ses services au rythme du baril n’est pas pleinement propriétaire de son avenir; elle le loue au cycle des matières premières.
« Étranger » ne signifie pas un seul pays
Il faut distinguer l’investissement, la propriété et le contrôle. Un prêt peut financer une mine sans donner de siège au conseil. Une participation minoritaire peut toucher des dividendes sans diriger l’entreprise. Le contrôle, lui, détermine généralement qui nomme la direction et tranche les décisions majeures.
En 2023, les sociétés sous contrôle étranger détenaient donc environ le tiers des actifs de ces deux secteurs. À l’échelle de l’économie, les États-Unis détenaient 53 % de tous les actifs sous contrôle étranger au Canada. Et selon la mesure de l’investisseur ultime de Statistique Canada, le stock d’investissement direct américain atteignait 816,8 milliards de dollars en 2025.
Le capital étranger peut payer les travaux, partager le risque et ouvrir des marchés. Il arrive aussi avec des droits sur les bénéfices futurs — et parfois sur les décisions. Le passeport de l’investisseur compte moins que la qualité du marché conclu.
La Chine est dans le grand livre — pas sur le trône
Le slogan selon lequel « la Chine possède nos ressources » est faux. L’affirmation selon laquelle le capital chinois n’a aucune position stratégique au Canada l’est aussi.
La concentration sectorielle compte. Une note d’Affaires mondiales Canada évaluait le stock chinois à 37 milliards de dollars en 2023 selon une autre mesure et indiquait que 51 % se trouvait dans les mines, les carrières et l’extraction pétrolière et gazière. Autrement dit, une empreinte nationale relativement modeste peut peser lourd dans quelques actifs critiques.
CNOOC
Exploite Long Lake, d’une capacité d’environ 72 000 barils par jour, détient 7,23 % de Syncrude et 25 % de Hangingstone.
PetroChina
Possède et exploite le projet de sables bitumineux MacKay River par l’intermédiaire de PetroChina Canada.
Sinomine
Possède la mine Tanco au Manitoba, productrice de lithium, de tantale et de césium.
Ce sont des actifs réels, pas une théorie virale. Mais ils ne forment pas un empire chinois sur l’extraction canadienne. En 2022, Ottawa a d’ailleurs ordonné à trois investisseurs chinois de se départir de participations dans des sociétés canadiennes de minéraux critiques. Depuis, la politique fédérale présume que la prise de contrôle de tels actifs par une entreprise d’État étrangère ne sera approuvée qu’à titre exceptionnel.
La question est précise : quels actifs donnent accès à une ressource rare, à une technologie, à un débouché ou à une chaîne d’approvisionnement — et quelles protections le Canada a-t-il négociées?
Le recâblage Harper
L’année 2012 fut un pivot. Le gouvernement de Stephen Harper voulait attirer le capital, accélérer les grands projets et orienter davantage l’énergie canadienne vers les marchés asiatiques. Il n’a pas inventé la dépendance aux ressources ni l’investissement étranger. Il a toutefois recâblé les règles qui les encadraient.
- FÉV. 2012
Harper annonce la conclusion des négociations de l’Accord Canada–Chine sur la protection des investissements.
- JUIN 2012
Le projet de loi C-38 reçoit la sanction royale : nouvelle évaluation environnementale, délais obligatoires et rôle accru du Cabinet dans les décisions relatives aux pipelines.
- SEPT. 2012
Le Canada et la Chine signent l’accord d’investissement.
- DÉC. 2012
Ottawa approuve l’achat de Nexen par CNOOC, puis annonce que les futures prises de contrôle des sables bitumineux par des sociétés d’État étrangères ne seront acceptées qu’exceptionnellement.
- OCT. 2014
L’accord Canada–Chine entre en vigueur.
L’accord n’a pas transféré la souveraineté; il a créé des obligations exécutoires qui peuvent survivre au gouvernement qui l’a signé. Son article 35 fixe une durée minimale de quinze ans; après dénonciation, les investissements déjà couverts conservent leurs protections pendant quinze années supplémentaires.
Le bilan porte une contradiction : le gouvernement Harper a ouvert la porte à un mégarachat par une société d’État chinoise et garanti un cadre de protection à long terme, tout en posant immédiatement une nouvelle barrière contre les prochains achats du même type. Il a accéléré et centralisé l’examen de projets tout en affirmant qu’il le rendait plus prévisible. La politique canadienne actuelle porte encore cette double empreinte : porte ouverte au capital, garde-fou tardif sur le contrôle.
Le trou de 50 milliards derrière la clôture
En septembre 2025, l’auditeur général de l’Alberta évaluait à 51,9 milliards de dollars le coût de remise en état des mines de sables bitumineux. Les garanties financières détenues sous forme d’espèces, de lettres de crédit et de cautionnements totalisaient 1,8 milliard.
L’écart mesure une exposition, pas une facture déjà remise aux contribuables. Le programme compte sur la valeur des actifs, les flux de trésorerie futurs et des dépôts progressifs à mesure que les mines approchent de leur fin de vie. Le risque apparaît si l’entreprise ou le prix de l’actif s’effondre avant que l’argent soit immobilisé : le paysage ne peut pas poursuivre une société à responsabilité limitée.
Le gouvernement fédéral comptabilisait déjà plus de 10 milliards de dollars de passifs liés aux sites contaminés en 2023, dont d’anciennes mines nordiques. L’histoire a donc testé le scénario. Les profits sont mobiles. Le drainage acide ne l’est pas.
Une promesse de nettoyer plus tard ne vaut que la garantie qui survit à l’entreprise.
La propriété est une politique, pas un drapeau
Le débat devient plus utile dès qu’on cesse de choisir entre « tout fermer » et « tout vendre ». La question est de savoir quelle part du rendement, de l’autorité et des compétences demeure dans les territoires producteurs.
Sept pipelines d’Enbridge acquis par des Premières Nations et des communautés métisses pour 1,12 milliard de dollars.
Programme fédéral de garanties de prêts pour soutenir la participation autochtone dans de grands projets.
Paiements déclarables par catégorie et par gouvernement selon la Loi sur les mesures de transparence dans le secteur extractif.
Une participation autochtone n’efface ni le devoir de consentement, ni les impacts écologiques, ni les rapports de force entre Nations. Une action financée par dette peut donner du revenu sans donner le contrôle. C’est pourquoi les droits de vote, le calendrier de remboursement, les contrats d’achat et les scénarios de baisse doivent être aussi visibles que le communiqué de presse.
Mettez le public dans le marché
Le Canada peut accueillir du capital sans brader le gouvernail. Il faut simplement négocier comme un propriétaire plutôt que célébrer comme un agent immobilier.
Jugez le prochain puits, pipeline ou projet de lithium par la valeur et le pouvoir qui restent, la résilience bâtie avec les revenus, et l’argent de fermeture placé en sûreté avant que la première tonne ne quitte le territoire.
La richesse est dans le sol. La souveraineté est dans le contrat.
Sources suivies
- 10 faits saillants sur les ressources naturelles au Canada — 2024 — Ressources naturelles Canada
- Statistiques financières et fiscales des entreprises, extraction de pétrole et de gaz, 2024 — Statistique Canada
- Statistiques de finances publiques canadiennes consolidées, 2024 — Statistique Canada
- Contrôle étranger dans l’économie canadienne, 2023 — Statistique Canada
- Investissement direct étranger, 2025 — Statistique Canada
- Cahier d’information sur le commerce international — profil des investissements chinois — Affaires mondiales Canada
- CNOOC International — activités dans les sables bitumineux canadiens — CNOOC International
- PetroChina Canada — portée des activités et des demandes — PetroChina Canada
- Mines en exploitation au Manitoba — mine Tanco — Gouvernement du Manitoba
- Le Canada ordonne le dessaisissement d’investissements dans des sociétés canadiennes de minéraux critiques — Innovation, Sciences et Développement économique Canada
- Accord entre le Canada et la Chine concernant la promotion et la protection réciproque des investissements — Affaires mondiales Canada
- Projet de loi C-38, Loi sur l’emploi, la croissance et la prospérité durable — Parlement du Canada
- Décision sous la Loi sur Investissement Canada — acquisition de Nexen par CNOOC — Innovation, Sciences et Développement économique Canada
- Mine Financial Security Program — Assessment of Implementation — Bureau du vérificateur général de l’Alberta
- Les sites contaminés fédéraux dans le Nord — Bureau du vérificateur général du Canada
- Lancement du Programme de garantie de prêts pour les Autochtones — Ressources naturelles Canada
- Athabasca Indigenous Investments acquiert une participation dans des pipelines d’Enbridge — Enbridge
- Loi sur les mesures de transparence dans le secteur extractif — renseignements sur la déclaration — Ressources naturelles Canada